74 – LE JUGE ET LES VEUVES

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Pierre – Ecoute, Jésus, ne me raconte pas d’histoires ! Nous avons usé je ne sais combien de sandales à aller annoncer que les choses vont changer, que la justice… que la Libération… ta-ta-ta… et en fait, qu’avons-nous obtenu, hein, dis-moi ?

Jésus – Il faut être constant, camarades.

Pierre – Constant… Il faut avoir des yeux, brunet ! On n’avance à rien ! C’est comme si on voulait faire bouger une montagne.

Jésus – Elle finira par bouger, Pierre. Le jour où vraiment nous aurons foi en Dieu et en nous-mêmes, ce jour-là, on commencera à faire bouger les montagnes et on la jettera dans la mer. J’ai appris ça de ma mère. Quand j’étais petit, là-bas à Nazareth, ma mère était déjà veuve, elle travaillait chez le propriétaire terrien Ananie.

Suzanne – Mais, quel bandit cet Ananie ! Si seulement cette pierre de moulin pouvait lui tomber sur les reins !

Rebecca – Trois semaines à ramasser les olives et maintenant voilà qu’il ne veut pas nous payer ! Ah non ! Ça ne va pas se passer comme ça ! Par les trompettes de Jéricho, tout le monde va être au courant et, ce vieux grigou, il va bien falloir qu’il nous paie jusqu’au dernier centime, sinon… !

Michaela – Ou si non quoi, Rebecca ? Non, ma vieille, ramasse tes bravades. Que pouvons-nous faire nous autres, s’il ne nous paie pas ? Rien du tout ! Si nous avions des maris, ils nous défendraient, mais, nous, des veuves, nous ne pouvons rien faire ! A part courber l’échine et accepter le joug comme les bêtes de somme.

Jésus – Ma mère Marie, sa voisine Suzanne et d’autres veuves de Nazareth, après la récolte des olives de la propriété d’Ananie, n’avaient reçu aucune paie. Elles étaient furieuses. Cela arrivait souvent : les patrons profitaient des femmes seules, ils les embauchaient pour la cueillette des olives, des figues ou des tomates, puis les payaient très peu ou même pas du tout pour leur travail.

Marie – Il faut faire quelque chose, les filles ! On ne va pas rester là comme ça à chasser les mouches pendant que nos enfants souffrent de la faim !

Michaela – Et que pouvons-nous faire, ma chère Marie ? Supporter ! C’est notre destin à nous les pauvres, supporter !

Marie – Il n’y a pas de destin qui tienne, Michaela ! Je ne crois pas au destin. Tu sais ce que disait mon défunt Joseph, qu’il repose en paix ? Que l’unique destin possible est là entre nos mains.

Suzanne – Oui, Marie, mais les mains des femmes sont fragiles, ne l’oublie pas.

Marie – Mais, comment peux-tu dire ça, Suzanne ? N’est-ce pas la main de Judith qui a coupé le cou de ce grand fainéant dont je ne me souviens même pas du nom ? Et qui s’est mis en tête du peuple quand les Cananéens attaquèrent et que les hommes d’Israël montrèrent qu’ils n’avaient rien dans la culotte, hein ? C’est Déborah, une femme comme toi et moi qui avait du sang dans les veines et non de l’eau douce ! Et la Reine Esther, n’a-t-elle pas été une lutteuse aussi ?

Rebecca – Marie a raison. Le problème est que je suis une femme et alors, je me dégonfle et je vais me fourrer dans un trou comme les souris.

Marie – Allez, sortons de notre trou et allons lui sonner les cloches à ce type.

Suzanne – Oui monsieur, il va falloir faire quelque chose pour nous et pour nos enfants !

Marie – Allez, allons à Cana déposer plainte contre ce vieux voleur. Les juges servent à quoi hein ? A rendre la justice non ?

Eh bien, c’est le moment, allons devant le juge présenter notre problème au tribunal.

Jésus – Et ma mère ainsi que les autres veuves de Nazareth partirent vers le nord, en direction de Cana, où vivait le juge Jacinthe, un vieux chauve ventripotent.

Rebecca – Don Jacinthe, don Jacinthe, don Jacinthe !

Jacinthe – Qu’est-ce qu’il y a, misère de misère ? Qui êtes-vous ?

Suzanne – Nous sommes de pauvres veuves de Nazareth ! Nous avons quelque chose à dire, ouvrez-nous !

Jacinthe – De pauvres veuves, de pauvres veuves… Que peuvent bien vouloir ces femmes ? Elles vont me casser ma porte !

Marie – On nous a bien cassé le salaire de trois semaines après avoir travaillé toute la sainte journée !

Jacinthe – Et qu’est-ce que ça peut bien me faire ?

Rebecca – C’est vous le juge, non ? Et les juges, c’est fait pour rendre la justice, oui ou non ?

Jacinthe – Les juges, nous sommes là pour mettre en prison les fauteurs de trouble comme toi. Ne me dérangez pas, je suis très occupé pour l’instant.

Marie – Don Jacinthe, attendez, ne partez pas. Ecoutez, cette vieille sangsue du nom d’Ananie, que vous connaissez mieux que nous, nous a embauchées pour cueillir les olives. Pendant une semaine il nous a dit qu’il n’avait pas d’argent. La semaine d’après, qu’on attende un peu, ça fait trois semaines qu’on attend. Croyez-vous que cela est correct ?

Jacinthe – Et que pensez-vous faire ?

Suzanne – Le dénoncer et porter plainte pour qu’on fasse justice.

Jacinthe – Bon, bon, on va étudier le cas en détail. Commençons par où il faut commencer : si je vous défends vous au tribunal… à combien reviendront mes honoraires ?

Michaela – Quoi ? Que dites-vous ? Parlez clairement parce que nous les filles de la campagne…

Jacinthe – Je dis que si je me fourre dans cette histoire, avec quel argent allez-vous me payer, bon sang ?

Marie – Bon, monsieur le juge, vous savez bien que nous ne sommes que des veuves… de pauvres veuves. En plus, avec quoi voulez-vous qu’on vous paie si Ananie ne nous donne rien ?

Jacinthe – Je comprends. Donc… revenez une autre fois. Aujourd’hui, je suis très occupé. Oui, c’est cela, revenez la semaine prochaine et on verra si je peux faire quelque chose pour vous.

Jésus – Ma mère et ses copines refirent les sept milles qui séparent Nazareth de Cana pour rentrer chez elles. Au bout d’une semaine…

Suzanne – Rendez la justice, monsieur le juge ! Don Jacinthe, s’il vous plaît !

Rebecca – Avec ce que nous donnera Ananie, nous pourrons vous payer quelque chose pour avoir défendu notre cause !

Jacinthe – Quelque chose… quelque chose… Combien ? Voyons, combien allez-vous me donner, hein ?

Michaela – Eh bien… disons qu’à nous toutes on pourrait rassembler dix deniers. Peut-être même quinze.

Jacinthe – Malédiction, quinze deniers ! Que le diable se morde le gros orteil, mais vous êtes folles à lier ! Quinze deniers ! Alors comme ça vous venez me demander d’affronter Ananie, l’homme le plus puissant de cette région, dont une seule parole pourrait m’envoyer à la potence et, en échange, vous me proposez quinze malheureux deniers ! Pouah !

Suzanne – Mais, monsieur le juge, nous sommes pauvres, comprenez bien.

Jacinthe – Oui, oui, bien entendu que je vous comprends. Et vous aussi vous devez me comprendre, j’ai beaucoup de travail et je ne peux m’occuper de vous. C’est bon, revenez la semaine prochaine et on verra si j’ai un peu plus de temps…

Jésus – Sept milles pour rentrer à Nazareth. Et après une semaine, encore sept milles vers Cana…

Suzanne – Mais, don Jacinthe, jusques-à quand allons-nous faire ces allées et venues ?

Rebecca – Nos enfants sont maigres comme des vers de terre !

Michaela – Voyez ces seins tout secs, don Jacinthe ! Nous sommes désespérées ! Nous n’en pouvons plus, nos enfants meurent de faim, ils attrapent des maladies !

Jacinthe – Et qu’est-ce que ça vient faire, cette histoire ? Ce n’est quand même pas moi qui les ai mis au monde ! Alors, débrouillez-vous comme vous pourrez mais ne venez plus me déranger !

Marie – D’accord, ne faites pas ça pour nous si vous ne voulez pas.

Jacinthe – Alors pour qui ?

Marie – Faites-le par respect pour Dieu, monsieur le juge !

Jacinthe – Pour Dieu ! Ah ! La bonne blague ! Je n’en ai rien à foutre de Dieu ! Dieu est là-bas dans son ciel et moi ici, sur la terre. Ne dites-vous pas que Dieu rend justice aux pauvres ? Eh bien, achetez une échelle assez longue pour monter jusque-là et demandez-lui de l’aide à lui ! Mais à moi, arrêtez de me seriner les oreilles !

Suzanne – Ah !… Ce Jacinthe est plus acide qu’un citron vert.

Marie – Non, Suzanne, le problème c’est que le vieux renard d’Ananie a dû lui graisser la patte, comprends-tu ?

Michaela – Et alors, Marie ? Nous sommes perdues.

Marie – Comment ça «et alors ?» C’est maintenant que la lutte commence !

Rebecca – Mais, Marie, tu es folle ? Quelle lutte pouvons-nous entreprendre nous autres, on n’a même pas un bâton ?

Marie – Il n’y a besoin ni de bâtons ni d’épées, Rebecca.

Rebecca – Alors quoi, Marie ?

Marie – Ce qu’il nous faut, c’est de la patience.

Suzanne – De la patience pour quoi faire ?

Marie – Pour épuiser la sienne. Vous ne vous rappelez pas de Moïse en Egypte ? Le pharaon avait tout, même des chars de guerre ! Et Moïse n’avait rien. Bon, la seule chose qu’il avait c’était une tête bien dure. Et Moïse a rassemblé les Israélites et a usé la patience du pharaon ; ils ont rendu l’eau toute rouge, ont rempli de crapauds et de grenouilles toutes les maisons, ont éteint toutes les lumières de la ville.

Suzanne – Mais, Marie, nous ne sommes que quelques-unes. Moïse a pu le faire parce que c’était un homme et qu’il avait plein de gens derrière lui.

Michaela – Nous ne sommes qu’un petit moustique et eux un gros éléphant.

Marie – C’est cela même, Michaela. Ce fut précisément une des dix plaies d’Egypte, celle des moustiques. Parce que je t’assure qu’une nuée de moustiques, bien disposés à agir, peut empêcher de dormir tous les éléphants qu’avait le roi Salomon dans son palais. Allez, venez avec moi, on va retourner voir le juge Jacinthe !

Jésus – Et ces paysannes entêtées, avec Marie, ma mère, à leur tête, retournèrent devant la porte de ce juge ventripotent.

Jacinthe – Encore vous ! Mais, malédiction, je vous ai déjà dit de ficher le camp et de me foutre la paix ! Etes-vous sourdes ? Qu’attendez-vous ?

Marie – On attend que les juges d’Israël rendent justice aux pauvres !

Jacinthe – Eh bien, vous pouvez attendre un bon moment !

Marie – C’est justement ce que nous allons faire. Allez, les filles, assoyons-nous !

Jésus – Quand ma mère eut dit cela, toutes les veuves s’assirent en face de la porte du juge.

Jacinthe – Allez au diable ! C’est bien, restez là jusqu’à avoir de la corne sous les fesses ! Maudites paysannes, vous avez la tête plus dure que l’enclume du forgeron !

Jésus – Le juge claqua la porte. Puis, au bout d’un moment…

Jacinthe – Vous êtes toujours là ? Par les poils de Lucifer, avez-vous perdu la tête ?

Suzanne – Non, c’est vous qui perdez patience, n’est-ce pas, monsieur le juge !

Marie – Nous ne bougerons pas d’ici tant que vous n’aurez pas rendu la justice !

Jésus – Mais le juge referma la porte…

Rebecca – Tu vas démolir ta maison à force de claquer la porte comme ça !

Suzanne – Ah !… Tu crois, Marie qu’on va obtenir quelque chose ?

Marie – Nos ancêtres ont bien attendu quatre cents ans en Egypte. Et à la fin, ils ont obtenu leur liberté. On ne bougera pas d’ici.

Un homme – Eh là ! Qui êtes-vous ? Vous demandez l’aumône à la porte du juge ?

Rebecca – On demande justice, pas l’aumône.

Suzanne – Nous avons travaillé trois semaines à cueillir des olives dans la propriété d’Ananie et voilà qu’il ne veut pas nous payer.

Un homme – Un sacré voleur ! Et le juge ne fait rien ?

Marie – C’est ce qu’on attend. Mais vous savez bien, chers compatriotes, ce qui se passe. Ananie a dû graisser la patte du juge et le juge celle du capitaine… ainsi vont les choses.

Un homme – ça c’est vrai. Ceux d’en haut se protègent toujours comme ça. Et nous, on tire à hue et à dia, chacun de son côté. Allez, compagnons, venez là, venez tous !

Jésus – Cet homme-là commença à appeler ses amis qui tuaient le temps sur la place et à la taverne. Et très vite, beaucoup des habitants de Cana vinrent se joindre aux veuves de Nazareth.

Jacinthe – Mais que le diable me coupe en quatre ! Qu’est-ce que vous voulez ? Je ne suis pas le gouverneur de Galilée ou le vendeur de bonbons, alors, allez-vous-en d’ici et fichez-moi la paix, bon sang de bon sang !

Jésus – Mais il en vint d’autres et d’autres et d’autres. Des hommes et des femmes devant la porte du juge Jacinthe en quantité.

C’était comme une nuée de moustiques.

Jacinthe – ça suffit ! Que le diable vous emporte, vous tous et les veuves de Nazareth ! Enfin, venez, entrez, on va résoudre ce problème une bonne fois pour toutes !

Suzanne – Quoi ? Vous avez été ému jusqu’aux entrailles, monsieur le juge ?

Jacinthe – Ce que vous avez ému c’est mes oreilles avec tout cet esclandre. Mais, sachez-le bien, je ne le fais ni pour Dieu, ni pour vous, ni pour vos «petits affamés», mais pour avoir la paix et pour que je ne vous revoie plus jamais de la vie.

Jésus – Et le juge Jacinthe porta le cas devant le tribunal et le propriétaire Ananie dut payer les salaires des veuves de Nazareth. Elles avaient gagné la partie, oui monsieur ! Et c’est comme ça qu’on gagne toutes les batailles en insistant tant et tant qu’on finit par avancer. Eh bien, avec Dieu, c’est la même chose. Priez-le jour et nuit, sans vous décourager. Si on lui demande comme ça, il ne se défilera pas, il nous rendra justice !

Rufa – Que Dieu bénisse ta langue, Jésus, et vive la mère qui t’a mis au monde !

Pierre – Tout à fait, grand-mère Rufa !

Jésus – Oui, qu’elle vive et que vivent toutes celles qui luttent jusqu’à la fin sans se lasser, quoi qu’il en coûte !

Luc 18,1-8

Commentaires :

1. Dans la Bible, veuve n’est pas synonyme de vieille. Comme les filles se mariaient vers les douze ou treize ans, beaucoup de femmes restaient veuves encore jeunes. Les veuves pouvaient se remarier. Si elles le faisaient, il suffisait qu’elles aient un mois de fiançailles, au lieu d’une année entière,

2. n la Biblia, viuda no es sinónimo de anciana. Como las muchachas se casaban los doce o trece años, muchas mujeres quedaban viudas aún muy jóvenes. Las viudas podían volver a casarse. Si lo hacían, bastaba un mes de noviazgo, en lugar de un año entero, plazo habitual antes de los esponsales. Si suponemos que cuando Jesús inició su actividad en Galilea, ya habría muerto José, María quedaría viuda a los 30 ó 40 años. Su condición social le hacía dependiente de su hijo, que tenía la obligación de mantenerla. Pero seguramente ella se ganaría también la vida con el trabajo de sus manos.

3. Las mujeres campesinas de Israel tenían más libertad que las de la ciudad en muchas cosas. La necesidad de sacar la familia ade¬lante las llevaba a trabajar a la par que el hombre en las faenas agrícolas. Las mujeres participaban en la cosecha, en la siega, en la vendimia, junto con los varones, o trabajaban por su cuenta, contratadas por los terratenientes de la zona.

4. En la historia de Israel hubo mujeres que participaron muy activamente en las luchas del pueblo y que llegaron a tener un gran prestigio. Débora, jueza de Israel, vencedora de batallas (Jueces 4 y 5); Ester, heroína popularísima, y Judit, que derrotó por la astucia al tirano Holofernes, son importantes figuras femeninas de la historia de Israel. Tanto Ester como Judit dan nombre a dos libros de la Biblia, que cuentan sus historias.

5. La administración de justicia en Israel comienza en los mismos orígenes de la historia del pueblo con los ancianos designados por Moisés, pero no se tienen datos precisos sobre cómo eran exacta¬mente los juicios o cuál la forma de presentar los pleitos en tiempos de Jesús. La institucionalización de la justicia variaba mucho según las regiones. Nazaret era una aldea demasiado pequeña para tener un juez local propio. Los jueces locales decidían en casos de me¬nor importancia, en pequeños conflictos. Los ricos los “compraban” con regalos y no eran justos en sus decisiones. Los profetas de Israel denunciaron la corrupción de los tribunales, las prebendas recibidas por los jueces y los atropellos cometidos contra los pobres (Amós 5, 7-13). Clamaron siempre porque en los tribunales se hiciera justicia e identificaron el derecho de Dios con el derecho del pobre. Entre los pobres, los profetas destacaban, como desamparados por exce¬lencia, al extranjero, al huérfano y a la viuda.

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