111 – LA NOUVELLE ALLIANCE

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Baignée par la lumière de la pleine lune, Jérusalem veillait grâce aux petites lampes des maisons éclairées. C’était le jeudi 13 de Nisan. Assis sur nos manteaux, autour des nattes de paille, nous mangions l’agneau pascal quand Judas, l’Iscariote, qui n’avait rien dit de tout le repas, fit le geste de se lever.

Judas – Ecoutez, camarades, comme ça va durer longtemps, il faut, je pense aller acheter un peu de vin.

Marc – Je ne crois pas que ce soit nécessaire. J’ai une demi-jarre encore à la cuisine.

Judas – Mais c’est toujours mieux d’en avoir plus que de manquer, non ?

Jésus – Qu’est-ce qui t’arrive, Judas ?

Judas – Rien, Jésus. Que veux-tu qui m’arrive ?

Judas était très nerveux. Jésus, aussi, bien qu’il le dissimulât. Je l’avais prévenu, l’Iscariote filait un mauvais coton depuis quelques jours. Au cas où, je portai la main au couteau que j’avais sous ma tunique et j’en serrai le manche avec force.

Jésus – Assieds-toi, Judas. Tu ne veux pas un peu d’autre sauce, elle est très bonne, tu sais…

Jésus trempa un morceau de pain dans la sauce rouge et la tendit à Judas…

Judas – Merci, Brunet. Bon, alors, je vais aller acheter quelque chose qui…

Jean – Sapristi, Iscariote, tu ne vas aller nulle part !

Judas – Qu’est-ce que tu as, Jean. Laisse-moi partir.

Jésus – Oui, Jean, laisse-le aller.

Jean – Mais, Jésus…

Jésus – Laisse-le sortir, Jean. Judas, mon ami, va et reviens vite.

Judas ouvrit la porte. Il jeta sur ses épaules son manteau rayé et descendit lentement l’escalier de pierre qui donnait sur la cour. Jésus resta un instant silencieux, le regard perdu dans le cadre noir de la porte. Il faisait nuit.

Pierre – Mais, diable, que se passe-t-il ici ? Parlez de manière claire !

Marc – Toi, Jean, qu’est-ce que tu as contre Judas ? Pourquoi ne voulais-tu pas qu’il sorte, hein ? Allez, arrête tes mystères.

Matthieu – Parlez une bonne fois, sapristi. Qu’est-ce que vous voulez, que l’agneau nous étrangle ?

Je m’assis de nouveau et regardai Jésus, sans rien oser dire.

André – Qu’est-ce qui se passe, Brunet ? Allez, parle, voyons.

Jésus releva les yeux de son assiette. Il nous regardait tristement, inquiet.

Jésus – Quand le loup vient, toutes les brebis vont chacune de son côté. Mes amis, les choses deviennent difficiles, plus difficiles que jamais.

Jésus resta un moment silencieux. Son large front était marqué de rides et couvert de sueur. Nous étions tous inquiets. La Madeleine commença à sangloter en se blottissant contre María.

Pierre – Jésus, bon sang, pourquoi dis-tu cela maintenant ?

Jésus – Parce que l’un de nous peut faillir.

André – De qui parles-tu ? De Judas ?

Jésus – Non. Je m’adresse à tout le monde.

André – Tu ne dis pas ça pour moi, Brunet ! Non, ne me regarde pas comme ça…

Matthieu – Ni pour moi, je suppose. Je suis un couard, c’est vrai mais, je… je…

Pierre – Mettez les choses au clair, sapristi ! C’est bon, c’est bon, n’importe qui peut faillir. Chacun répond de son propre chef ! Je réponds du mien et je peux te dire que même si tous, aujourd’hui même, t’abandonnaient, moi, jamais ! Je le jure par ma Rufina et sur la tête de mes enfants.

Jésus – Ne jure pas, Pierre.

Pierre – Je le jure parce que c’est vrai, je te le dis ! Aussi vrai que je m’appelle Simon !

Jésus – Non, Pierre, toi aussi, tu peux faillir, comme n’importe qui. Ne lance pas tant de serments. Oui, toi, toi… si cette nuit, les choses tournaient mal, avant que le coq ne chante, tu pourrais bien oublier que tu es des nôtres.

Pierre – Mais, bon sang, Brunet ! C’est toi qui me connais ! On pourrait me tuer que je ne faillirais pas ! C’est du tout vu, je le jure et je le rejure ! Vous en êtes tous témoins !

Jean – Jésus, ne sois pas si triste et défaitiste, mon vieux. C’est vrai que les choses ne vont pas bien mais tu peux être sûr qu’aucun d’entre nous ne va reculer.

Madeleine – Jean dit vrai, nous disons tous pareil, bon sang de bon sang ! Ne sois pas si triste, Jésus, la salade est assez amère comme ça.

Je ne peux pas oublier cette heure-là. Jésus, les pieds croisés sur sa natte, nous regardait tous, un à un, et quand il commença à parler, nous sentions bien que ses mots lui venaient du cœur.

Jésus – Mes amis, je vous remercie pour tout ce que nous avons pu faire ensemble durant tout ce temps. Le chemin a été bien court mais difficile. Jusque-là, nous avons été bien unis. Vous avez été mes amis, vous avez été à mes côtés dans les mauvais moments et aussi dans les bons. Vraiment, je vous ai aimés de tout mon cœur.

Jésus laissa tomber ses mains sur ses genoux. Ses yeux étaient pleins de larmes.

Jésus – Il faut que nous restions unis, jusqu’à la fin, quoi qu’il arrive.

María – Mais, Jésus, mon fils, pourquoi parles-tu comme ça ? Qu’est-ce qui va se passer ?

Jésus – Je n’en sais rien, maman. Mais, quoi qu’il arrive, nous devons rester unis et compter les uns sur les autres. Ensemble, restons toujours ensemble.

Alors, Jésus, de ses grandes mains calleuses, prit une des galettes de pain qui était sur la natte.

Jésus – Serrés les uns contre les autres, comme sont serrés les grains de blé pour former ce pain. Les épis étaient dispersés sur les collines et les pentes mais ils sont unis pour former cette pâte. Nous devons êtres unis, unis comme ces grains.

Jésus regardait le pain doré et craquant que les mains de sa mère avaient pétri, le pain azyme de la grande fête de la Pâque.

Jésus – Mes amis, nos pères ont mangé, en Egypte, un pain de douleur. Pendant une nuit comme celle-là, ils ont senti, eux aussi, angoisse et frayeur. Ils se sont rassemblés pour le manger à la hâte, attendant le passage de Dieu sur cette terre d’esclavage et de misère. Dieu est passé et ce pain est devenu pour eux un pain de liberté. Durant des mois, nous avons annoncé la bonne nouvelle que Dieu est à nos côtés, la bonne nouvelle que Dieu nous a choisis, nous, les pauvres de ce monde, pour nous remettre son Royaume, à nous qui avons pétri ce pain avec tant de sueur et tant de larmes. Pendant des mois, nous avons lutté pour que les choses changent, pour que le pain parvienne à tout le monde. Il se peut bien que ce soit la dernière fois que nous le mangions ensemble. Enfin, peu importe. Je remets mon sort entre les mains de Dieu et je remets ma vie dans ce pain ! Souvenez-vous-en quand vous vous réunirez pour le partager. Quand vous le ferez, je serai toujours avec vous.

Jésus partagea la galette de pain azyme en plein de petits morceaux et nous en mangeâmes tous un bout. Après il saisit fermement le pichet qui était devant lui. Dans le vin, rouge et frais, se reflétaient les lumières des petites lampes.

Jésus – Comment pourrons-nous rendre au Seigneur tout le bien qu’il nous a fait ? Nous lèverons cette coupe de libération et nous nous réjouirons en son nom ! Mes amis, quand Dieu a sorti nos pères de l’esclavage d’Egypte, il les a conduits jusqu’à la montagne de Sinaï et, là, il a fait alliance avec eux. Un pacte de sang. Le sang des nombreux animaux que Moïse a versé sur le peuple. Nous n’avons plus besoin du sang des animaux. Ce vin est fait du jus de nombreux raisins pressés et écrasés dans le pressoir. C’est le sang de tous les innocents qui sont morts, les yeux tournés vers le ciel, sans savoir pour quoi ils mouraient. C’est le sang de tous ceux qui sont tombés, luttant pour la liberté de leurs frères. Moi aussi, je mets mon sang dans ce vin. De ce sang, Dieu fait une nouvelle alliance pour libérer le peuple de tous les esclavages.

Jésus me passa le pichet plein jusqu’au bord et je le passai à Pierre et Pierre à María… Tous, nous bûmes une gorgée de ce vin fort et odorant.

Jésus – Oui, vraiment, je serai toujours avec vous et vous serez toujours avec moi, comme cette nuit, nous mangeons le même pain et buvons du même pichet. Il faut que nous nous aimions beaucoup les uns les autres, que nous soyons prêts à donner notre vie pour les autres. Personne n’a plus d’amour que celui qui donne sa vie pour son peuple. Oui, nous devons être prêts à partager notre corps comme on partage le pain et à verser notre sang comme on verse le vin. Aujourd’hui, nous fêtons la libération de notre peuple. Nous ne pouvons pas perdre espoir en Dieu. Nous aussi, un jour, nous arriverons à la liberté.

María – Ah, mon garçon, je ne sais pas, mais on dirait que tu fais comme si tu devais nous quitter.

Jésus – Maman, je vous ai déjà dit que les choses ne vont pas bien.

Jean – Jésus, de grâce, ne tournons pas autour du pot, qu’est-ce qui t’arrive, hein ?

Nous avions tous les yeux sur Jésus.

Jésus – Mes amis… nous avons été trahis.

Pierre – Mais, qu’est-ce que tu racontes ? De qui parles-tu ? De Judas, n’est-ce pas ?

Jean – Oui, nous avons des soupçons sur lui. L’Iscariote est bizarre ces jours-ci. Vous ne vous êtes rendu compte de rien ?

Pierre – Mais où est allé ce maudit, hein ? Où est-il allé ?

Jésus – Nous ne le savons pas, Pierre. Nous ne savons pas quel est son plan.

Matthieu – Cela aurait pu être moi… J’ai toujours tant de bons amis parmi ceux qui commandent. Mais, Judas, pourquoi lui ?

Nous regardions tous Matthieu, le percepteur d’impôts. Les yeux tout brillants, on aurait dit qu’il nous demandait pardon à tous pour une trahison qu’il avait toujours eue à portée de main, beaucoup plus que nous tous réunis.

Marc – A présent, peu importent les raisons. L’important est de partir d’ici et tout de suite.

Pierre – C’est vrai ! Si Judas est allé nous dénoncer, ils vont venir ici nous chercher.

Marc – Debout, il n’y a pas de temps à perdre !

André – Brunet, vraiment, tu aurais pu nous dire ça avant. A cette heure-ci, ils doivent être sur notre piste !

Marc – Vite, prenez vos manteaux et allons-nous-en !

María – Mais, pour aller où… Où allez-vous aller ?

Madeleine – Ah ! Mon Dieu, protège-nous !

Marc – Les femmes vont rester ici. Personne ne vous en veut à vous. Vous serez plus en sécurité ici. Nous, allons dans le maquis, dans le jardin, vous savez, celui que j’ai dans la vallée du Cédron. Là, il y a des grottes, nous pourrons nous y cacher.

Pierre – C’est une bonne idée, Marc.

Marc – On ne dit plus rien. Cette nuit, on va la passer dehors. Mais, je vous dis une chose : demain, avant l’aube, on part pour la Galilée. Je me charge de vous sortir de la ville. Ici, à Jérusalem, on ne peut pas rester un jour de plus.

Madeleine – Oui, allons en Galilée ! Cette ville est maudite d’un bout à l’autre.

Jésus – Je ne retournerai pas en Galilée. Il nous reste beaucoup à faire encore à Jérusalem.

André – Ecoute, Brunet, ne fais pas l’idiot !

Marc – Jésus, dès que tu vas sortir la tête, on va t’arrêter et, si Judas a été trop bavard, ils vont finir par te trouver.

María – Mais, mon Dieu, comment est-ce possible que ce garçon ait pu faire une chose pareille ?

Marc – Ne discutons pas davantage, María. De toute façon, ce qu’il faut faire maintenant, c’est déguerpir d’ici. Allez, vite, allons-nous-en !

Jean – Pierre, prends ces deux épées, on ne sait jamais !

Pierre – Salaud de Judas ! Je vais le mettre en pièces !

Marc – Nous allons aller par le chemin le plus court. Vous, les femmes, restez là, il ne vous arrivera rien. Surtout, vous ne dites rien à personne, d’accord ? Pas même à l’ange du ciel qui pourrait passer par là ! Allez, camarades ! On ne va pas en groupes, allons-y séparément. Vite !

Nous sortîmes rapidement, sans regarder en arrière, comme l’avaient fait nos pères, la nuit où Dieu était passé par l’Egypte, d’une main forte et le bras étendu, pour les sortir de l’esclavage du pharaon.

Matthieu 26,26-35; Marc 14,22-31; Luc 22,19-23 y 31-38; Jean 13,21-38 y 15,4-15.

Commentaires :

C’était habituel à tous les repas, celui qui présidait la table était généralement le père de famille, il partageait le pain et donnait un morceau à chaque convive. La même chose avec le vin. On utilisait une coupe ordinaire qui passait de main en main durant le repas et tous y buvaient. Ces gestes n’étaient pas des gestes particuliers ni «mystérieux». C’était quelque chose de tout à fait quotidien et tous ceux qui prirent leur repas avec Jésus, la nuit de Pâque, avaient vu faire cela depuis leur enfance. En plus d’être un geste familier pour tout le monde, on comprenait que manger le même pain et boire le même vin participait de la bénédiction prononcée avant la distribution.

C’était la coutume au repas pascal que celui qui présidait la célébration – le père de famille, ou s’il n’y en avait pas, la mère ou le plus âgé du groupe –, explique mot à mot le rite du repas pascal aux autres. Le plus jeune demandait au plus ancien le sens symbolique des prières, de l’agneau, des pains. Et le plus âgé expliquait le sens de chaque geste. Les paroles de Jésus au repas, en donnant au pain et au vin, le sens que c’était son corps et son sang, doivent être comprises dans cette coutume séculaire. Elles n’étaient pas isolées du reste du rite pascal. Cela n’avait rien d’étonnant, selon les traditions, que celui qui présidait explique le sens qu’avait le pain et le vin que l’on mangeait tous ensemble cette nuit-là.

Des textes que l’on conserve sur la dernière cène de Jésus et des mots qui ont été prononcés ce soir-là, à partir desquels les chrétiens ont commencé à célébrer la fraction du pain, qu’on appelle depuis l’eucharistie, le plus ancien de tous est celui qu’a recueilli Paul (1 Corinthiens 11, 23-25). Dans la formule qu’a conservée Paul on parle de la nouvelle alliance. En un moment fondamental de l’histoire d’Israël, Moïse avait arrosé le peuple du sang des sacrifices des animaux immolés sur le mont Sinaï et consacré les Israélites comme peuple de Dieu (Exode 24, 1-8). Dans la théologie chrétienne, Jésus, ayant donné sa vie jusqu’à verser son sang, a inauguré une nouvelle alliance entre Dieu et les hommes. Alliance parce que la foi des chrétiens doit être un engagement. Nouvelle parce qu’avec Jésus tous les cultes et sacrifices de l’ancienne religion ont été dépassés.

Israël et les autres peuples orientaux croyaient que manger ensemble unissait les convives en communauté. Manger ensemble liait les uns aux autres et était signe d’une fraternité qui devait demeurer bien au-delà du moment du repas. Quand celui qui présidait la table bénissait le pain, pour marquer le début du repas, il construisait la communauté.

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