24 – COMME UN GRAIN DE MOUTARDE

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Le lendemain de la bagarre à Nazareth, très tôt, Jésus et moi, nous reprîmes la route du nord, vers Capharnaüm. Le soleil commença très vite à réchauffer la plaine de Galilée, dorée par les champs de blé mur qui promettait une splendide récolte. La campagne était joyeuse. Nous aussi, malgré les coups reçus la veille, nous étions contents.

Jean – Moi, ce dont je me souviens surtout, et j’en ris encore… C’est quand ce vieux Ananie a levé son bâton… Il était furieux. Il est devenu tout rouge comme… comme…

Jésus – Comme ton nez, Jean ! Il est tout rouge, on dirait un piment.

Jean – A vrai dire, Jésus, et ce n’est pas parce que ce sont tes voisins ou tes parents, mais ces gens de Nazareth, ils sont… bon sang de bon sang, ce sont des morts de faim comme nous et on leur dit que l’Année de Grâce vient et qu’il y aura une libération pour tout le monde, et au lieu de se réjouir ils en viennent aux coups de pieds. C’est incompréhensible !

Jésus – Les lois de Moïse sont très anciennes, Jean, mais elles n’ont jamais été appliquées, elles sont comme neuves. Et le vin, quand il est nouveau, il fait crever les outres. C’est ce qui se passe. Bien entendu, on nous a toujours dit que les uns ont plus et les autres moins parce que la vie et ainsi faite, et Dieu le veut comme ça, et qu’il faut avoir de la patience. Et, soudain, quand on se met à crier que non, que si on accomplissait les lois de Dieu, il y en aurait pour tous, et ce sont les pauvres qui s’effraient et se bouchent les oreilles. Bon, on dit aussi que nos ancêtres se plaignaient à Moïse, et soupiraient après l’ail et les oignons d’Egypte !

Jean – Ne me parle pas de nourriture, Brunet, j’ai l’estomac qui crie famine. Allez, vite, on va peut-être arriver à temps pour la soupe !

On était peut-être fatigué et tout courbaturé mais le chemin nous parut très court. Nous avions tellement envie de raconter à nos compagnons tout ce qui s’était passé à Nazareth. Après je ne sais combien d’heures à traverser la vallée, au moment de midi, on commença à apercevoir les palmiers de Capharnaüm.

Zébédée – Mais, voyez-moi ces truands qui nous arrivent ! Il est encore temps, les garçons !

Jean – Nous voilà de retour, mon vieux !

Jésus – Comment va, le bon Zébédée ?

Zébédée – Très bien, Jésus, mieux que vous, sûrement. Ah ! sacrebleu, on croyait ici que les soldats vous avaient mis le grappin dessus !

Jean – Les soldats non. Les voisins de ce brunet oui. Ils sont plus agressifs qu’une chatte qui vient d’avoir des petits !

Zébédée – Salomé, laisse ton feu et viens-là, viens vite, ton fils Jean est de retour avec le Nazaréen ! Et alors, comment ça se passe par chez toi, Jésus ?

Jésus – Là-bas, là-bas, Zébédée. Il nous est arrivé ce qui est arrivé au roi Nekao, tel est pris qui croyait prendre !

Salomé – Ah ! Jean, mon fils… Et toi, Jésus… Mais, qu’est-ce qui vous est arrivé ? On vous croirait revenus d’une guerre.

Jean – La guerre des gifles, ma pauvre. Là-bas à Nazareth on nous a filé une bonne tournée !

Salomé – Ah bon ? Et on peut savoir pour quelle raison?

Jean – Pour rien, maman. En réalité, nous…

Salomé – Pour rien ? Hum ! Il doit bien y avoir une raison, non ?

Jésus – On nous a invités à parler, madame Salomé… et… on a parlé.

Zébédée – Et que diable avez-vous pu dire ?

Jésus – Rien. On a dit que s’il y a des pauvres c’est parce qu’il y a des riches. Et que pour que ceux d’en bas puissent monter il fallait que les autres descendent.

Salomé – Et vous dites que vous n’avez rien dit ! Mais, où a-t-on vu une langue aussi pendue, Nazaréen ?

Jésus – Mais bon, c’est tout ce qu’ont annoncé Isaïe, Jérémie, Amos, Osée et tous les prophètes.

Salomé – Je te l’avais bien dit, Zébédée, celui-là, un de ces jours, on va le retrouver pendu à un crochet comme une patte d’agneau. Et regarde-moi dans quel état est ton fils… Mais comment est ton nez, mon garçon ?…

Jean – Ne te tracasse pas, maman, ça ne me fait plus mal.

Jésus – C’est une sandale qu’ils nous ont balancée, madame Salomé. Moi, je me suis baissé à temps, mais cet idiot a failli l’avaler !

Salomé – Béni soit Dieu, je vais tout de suite aller te chercher un morceau de viande crue, ça va faire diminuer l’enflure !

Zébédée – Du moment que ce n’est pas la viande que je devais manger, ça va !

Salomé – Allons, entrez, allez vous laver les pieds et soigner tous ces bleus.

Zébédée – Et racontez-nous cette empoignade dans ton village ! Sapristi, si j’avais su, je serais allé avec vous !

Cette nuit-là, nous nous retrouvâmes pour parler de mille choses de toujours. Mais nous n’étions pas tout seuls. Dans le quartier le bruit courut que Jésus était de retour et comme il était déjà très connu, quelques pêcheurs et d’autres voisins du marché vinrent se mêler à notre groupe.

Jacques – Alors, Jésus ? Tu vas t’installer pour de bon à Capharnaüm ?

Jésus – Bon, si vous ne mettez pas dehors, je veux bien rester !

Zébédée – Je crois bien que notre Brunet a pris goût à la ville !

Jésus – Ce n’est pas ça, Zébédé. Là-bas, à Nazareth il n’y a pas beaucoup de travaille à présent et…

Rufa – Pas beaucoup de travail et beaucoup de coups ! Mes pauvres garçons, on me les a muris à coups de bâtons !

Salomé – Ne les plainez pas, Rufa, on dit que là où il y a du plaisir, il n’y a pas de gêne ! Qui leur a demandé d’aller se fourrer dans des histoires pareilles ? Eh bien, maintenant, ils n’ont plus qu’à supporter !

Pierre – Mais, Salomé, votre fils vous a expliqué que lui et Jésus n’ont rien fait.

Salomé – Tais-toi, toi aussi, Pierre, vous n’avez pas des têtes d’innocents ! Dites-lui, vous, les voisins, à qui vient l’idée dans une synagogue, devant tant de gens, de dire ça, tout crûment, que le monde va de travers et qu’on va le remettre à l’endroit ?

Jésus – Et comment faut-il le dire, alors, Salomé ?

Salomé – Il ne faut pas le die. ça ne se dit pas, Jésus, parce que dans ce pays dès que quelqu’un ouvre la bouche on lui met une muselière.

Jean – Ah bon ! Alors, d’après toi, on va laisser quelques-un continuer à faire leurs petits négoces et nous muets comme des balais, on va rester dans notre coin…

Salomé – Et que veux-tu faire, toi, Jean ? Pour que le monde soit monde il faut bien des riches et des pauvres. Même le rabbin ledit dans la synagogue !

Pierre – Non, madame Salomé, ce n’est pas obligé que ce soit comme ça ! C’est ce qu’on nous a toujours raconté pour nous endormir. Si, si, ce n’est pas la peine de faire cette tête d’étonnée. Voyons voir, que disaient les lois de Moïse ? Tous les cinquante ans, il devait y avoir une année de trêve. On devait rompre tous les titres de propriétés, oublier les dettes, lâcher les esclaves. On efface tout et on recommence. Tout comme au début. Tout est à tout le monde et à personne. Voilà ce que c’était que l’An de Grâce que voulait Moïse, tu m’entends ? l’An de Grâce.

Salomé – Eh bien, cette année, la belle grâce qu’on a reçue ! Ecoute, Lance-pierres, détrompe-toi, depuis qu’Eve a mordu dans sa pomme, les choses sont comme elles sont et ça va continuer comme ça. C’est tout ce que je sais.

Jacques – Et moi ce que je sais c’est que c’est facile de dire ça. Bien entendu, c’est toujours plus facile de se plaindre qu’il fait noir plutôt que d’allumer une bougie. Voilà ce qui se passe.

Salomé – Non, ce qui se passe ce n’est pas ça, ce qui se passe c’est que vous vous êtes mis dans la tête dernièrement, un tas d’idées qui ne me plaisent pas du tout. Et la fièvre est montée ici depuis l’arrivée de ce Nazaréen. Si, si, ne fais pas cette tête, Jésus, tu sais parfaitement que je dis vrai. Ecoutez, les garçons, tenez compte de ce que je dis, débarrassez-vous de ces folles idées, car si cette fois ils vous ont cassé la figure, la prochaine fois, ils vous démoliront tous les os !

Jésus – C’est bien ce que je te disais, Jeans, ce vin est un vin tout nouveau.

Salomé – De quel vin tu nous parles, maintenant, espèce de damné ?

Jésus – Du Royaume de Dieu, Salomé, du Royaume de Dieu qui est arrivé sur la terre et qui fait crever les vieilles outres !

La lune en était à son premier quart. Dehors le vent chaud du sud commençait à souffler. Tous les yeux brillaient de curiosité illuminés par la lumière tremblante des petites lampes qui pendaient au mur. Jésu, assis par terre, au milieu de tous, les pieds croisés, tout en sueur, souriait.

Jésus – Mes amis, malgré les coups, Jean et moi, nous sommes revenus contents de Nazareth. Tous les deux, nous avions en nous une très grande joie. Et nous ne voulons pas la garder pour nous seuls. C’est la bonne nouvelle, écrite par le prophète Isaïe il y a bien longtemps, que nous avons lue là-bas dans mon village et qui s’accomplit maintenant. Le Royaume de Dieu est arrivé ! Oui, mes amis, le temps est accompli. Quand le temps est venu pour la brebis d’avoir ses petits, les agneaux naissent. C’est son heure, on ne peut plus attendre. C’est l’heure de Dieu. Dieu n’attend plus. Même si pour le moment nus sommes peu nombreux, Dieu va nous ouvrir le chemin et nous irons de l’avant si nous nous serrons les coudes !

Pierre – Bien parlé ! J’appuie Jésus !

Jacques – Voilà comment il faut parler, Brunet !

Salomé – Un instant, un instant, les agités ! Cette flûte sonne bien jolie. Tout cela est très bien. Et je suis la première à donner un coup de main s’il le faut, car s’il y a de la bagarre, je me suis entraînée avec tous les coups de poêles que j’ai dû donner à ce vaurien de mari.

Zébédée – Ecoute, écoute, qu’est-ce que tu racontes, que…

Salomé – Non, mon vieux, mais il faut avoir les pieds sur terre. Qui va redresser le monde ? Vous ? Avec un trou dans chaque sandale et deux pièces au derrière ? Allons, allons, ne montez pas si haut, on va finir par voir ce qu’on ne devrait pas voir !

Pierre – Bon, madame Salomé, il faut bien commencer par un bout, non ?

Salomé – Eh bien, commencez par rester tranquilles, sapristi, et ne vous mêlez pas de ce qui ne vous regarde pas !

Zébédée – Non, ma vieille, ce n’est pas ça non plus. Les garçons ont raison. On passe toute la journée et une bonne partie de lanuit à dire que les choses vont mal et que c’est de pire en pire, mais on ne bouge pas le petit doigt pour améliorer les choses. Alors, quoi ?

Salomé – Mais, enfin, ouvre les yeux, tu vois bien que tu vas finir par tomber dans le trou. Dis-moi, quand a-t-on vu un petit pigeon défier un aigle, hein, dis-moi ? Les riches ont toujours l’avantage. Mettez-vous bien ça dans le ciboulot, les garçons.

Philippe – Moi, au moins, je me suis occupé de mon négoce.

Philippe, le petit vendeur, qui n’avait pas ouvert la bouche de tout ce temps-là, se gratta la tête et nous regarda tous avec une tête qui en disait long.

Philippe – Je ne veux pas ficher tout par terre, mais, si en toute sincérité… ici, madame Salomé a cent fois raison. Que diable pouvons-nous faire nous qui ne sommes que la dernière roue du char ? Hein ? Je pense que le mieux et de laisser là cette affaire et que chaque souris doit retourner à son trou. Donc, si il n’y a pas autre chose…

Jésus – Attends, Philippe, ne t’en va pas encore. Viens ici, cabochard.

Philippe – Que veux-tu encore, Jésus ?

Jésus – Que tu me dises une chose, une toute petite chose.

Philippe – Non,

Philippe – Non, ne me raconte pas d’histoires, Brunet, on se connaît suffisamment.

Jésus – Non, Philippe, dis-moi une petite chose, une toute petite.

Philippe – Bon, eh bien… Un petite chose, comme… un peigne.

Jésus – Non, plus petite encore.

Philippe – Plus petite qu’un peigne ? Et bien… que sais-je… une bague.

Jésus – Plus petite encore.

Philippe – Bon, alors… une épingle ! De tout ce que j’ai dans ma carriole, c’est la plus petite.

Jésus – C’est encore très grand, Philippe. Réfléchis à quelque chose qui soit de la taille d’une tête d’épingle. La plus petite chose que le paysan peut tenir dans sa main ?

Philippe – La plus petite chose…

Rufa – Une graine de moutarde !

Jésus – C’est cela, grand-mère Rufa, vous l’avez dit. Un graine de moutarde.

Rufa – Mais, cette devinette était facile, Jésus. La moutarde est la chose la plus petite qu’il y a dans le monde. Une petite graine comme ça, de rien du tout, ça ne se voit presque pas.

Jésus – Mais quand cette graine est jetée en terre et qu’elle prend, elle se change en un grand arbre, deux fois grande comme un homme. Un arbre si grand que les oiseaux viennent y chercher de l’ombre et de la nourriture.

Salomé – Je te vois venir, Brunet. Un petit groupe, tout petit mais qui peut faire de grandes choses.

Jésus – C’est cela même, Salomé. Le Royaume de Dieu est comme une petite graine de moutarde.

Pierre – Très juste ! Et nous, nous sommes les semeurs, près à tout ! Et les peureux, ceux qui veulent partir comme Philippe, qu’ils attendent un peu, sapristi, nous ne sommes encore que très peu !

Nous continuons à parler et à discuter jusqu’à tard dans la nuit. Dehors, le vent de la nuit remuait les eaux du lac et faisait vibrer les feuilles rugueuses des arbres à moutarde, semés sur le bord.

Matthieu 13,31-32; Marc 4,30-32; Luc 13,18-19.

Commentaires :

1. Le concept de Royaume de Dieu est l’un des mots les plus fréquents dans la bouche de Jésus et qui sont dans les évangiles. Jésus a fait plusieurs comparaisons pour faire comprendre ce qu’était le Royaume qu’il annonçait. Entre autres choses, il disait que le Royaume de Dieu était un vin nouveau qui pouvait rompre les vieilles outres, une nouvelle façon de comprendre Dieu, une nouvelle forme de vie. Jésus faisait cette comparaison au début de son activité publique, sauvant l’importance des lois sociales du temps de Moïse – l’Année de Grâce en faisait partie – qui cherchaient l’égalité entre les êtres humains afin d’éviter que quelques-uns accumulent en excès quand d’autres meurent de faim. C’étaient des lois anciennes qui n’avaient jamais été appliquées et que Jésus voulait remettre en vigueur comme le vin nouveau du Royaume de Dieu. Jésus annonça que le Royaume de Dieu devait commencer sur la terre en effaçant les différences entre les pauvres et les riches, entre les hommes et les femmes, en répartissant également les biens de la terre, en vivant tous comme des frères et comme des fils et des filles du même Père, avec les mêmes droits et les mêmes chances. Dans la conception de Jésus, le jour où cela arriverait, ce serait le Royaume de Dieu.

2. La moutarde est une plante qui croît de façon sauvage dans toute la Palestine. Sur les bords du lac, il pouvait atteindre trois mètres de haut. L’image d’un arbre qui sert d’abri pour les oiseaux et qui donne de l’ombre à ceux qui s’en approchent est un symbole de la bonté et de la générosité de Dieu (Ezéchiel 17, 22-24). Dans les proverbes anciens des rabbins, la graine de moutarde était considérée la plus petite de toutes les semences connues. Et même si l’arbuste de la moutarde ne devient pas un arbre, Jésus en parle ainsi en exagérant, pour faire ressortir que les projets de Dieu surprennent toujours les hommes et dépassent leur imagination.

24 – COMME UN GRAIN DE MOUTARDE

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