27 – LA BREBIS PERDUE

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Pierre – Mais, Jésus, s’il te plaît, ouvre les yeux ! Terends-tu compte ? Matthieu est un vendu aux Romains, un lèche-bottes d’Hérode !

Jésus – Matthieu est un homme, Pierre. Un homme comme toi et moi.

Jacques – Un sacré bonhomme oui ! Et toi aussi ! Matthieu est un traître. Les publicains sont des traîtres. Et les traîtres, il faut leur écraser la tête comme on écrase celle des couleuvres !

Pierre, Jacques et moi, nous étions avec Jésus à la taverne de l’embarcadère, près du lac. La nuit précédente, Jésus était entré chez Matthieu, le collecteur d’impôts de Capharnaüm, et avait mangé avec lui.

Jean – Tu n’as donc pas vu que ce Matthieu est toujours tout seul, comme un lépreux ? Personne dans la ville ne veut se joindre à lui. Personne ne l’approche.

Pierre – Et tu sais pourquoi ? Parce qu’il pue. L’odeur des traîtres, ça se sent à dix lieux à la ronde.

Jean – Et c’est un type comme ça que tu invites à faire partie du groupe ? Mais, qu’est-ce que tu veux au juste ? Qu’il aille nous dénoncer auprès du capitaine romain ?

Jacques – Moi, je dis comme André. Si cette charogne vient avec nous, je m’en vais. Je ne peux pas me joindre aux traîtres.

Pierre – Moi non plus. Que le Dieu du ciel me crève la panse si un jour je renie les miens !

Jésus – Je ne dis pas qu’un jour tu seras un traître, Pierre. C’est vrai, c’est un traître, c’est un vendu, tout le monde le sait, mais peut-être qu’à nous tous, nous pouvons changer Matthieu.

Jean – Peut-être, peut-être… Et puis quoi encore ? Il va peut-être aussi nous dénoncer et on va tous se faire incendier à cause de ton imprudence ! Je regrette Jésus. Tu n’as pas la fibre politique. Tu n’as pas le flair. Personne n’a l’idée de faire entrer le loup dans la bergerie.

Jésus – Mais, qui dit que Matthieu est un loup ? Les loups ce sont les autres, Jean. Matthieu est un des nôtres. C’est encore un sans-vergogne, je suis d’accord. Pour le moment, il fait le jeu de ceux d’en haut, c’est vrai. Mais Matthieu n’a pas des dents de loup.

Pierre – Ah non ? Alors, il a des dents de quoi ?

Jésus – Je ne sais pas, mais quand j’ai vu Matthieu assis à cette guérite, tout seul, tout taché d’encre, à moitié ivre… je me suis souvenu d’une vieille histoire, une histoire que m’a racontée le vieux Joachim, là-bas à Nazareth, quand j’étais petit.

Joachim – Il y avait une fois un berger qui avait cent brebis. Le matin, quand le soleil se levait, il se levait aussi et sortait avec son troupeau vers la montagne, où l’herbe était plus tendre et l’eau plus fraîche. Toutes les brebis étaient robustes et en bonne santé, propres et bien soignées. Toutes sauf une. Toujours la même. Elle était née malade avec une patte plus courte que les autres. La brebis qui traînait toujours derrière les autres en boitant. Toute petite déjà, les autres la méprisaient. Aucune ne s’occupait d’elle. Elles ne jouaient pas avec elle, ne mangeaient pas en sa compagnie. Aucune ne l’approchait. Elle était toujours toute seule cette brebis. Un jour, alors que le pasteur et tout le troupeau étaient dans la montagne, il commença à pleuvoir. Le pasteur se mit à courir et les brebis coururent derrière le berger, jusqu’au bercail.

La brebis malade essayait d’imiter ses compagnes mais n’y parvenaient pas. Elle tombait, se relevait, retombait… Le troupeau et le pasteur disparurent à un retour du chemin. Le brouillard et les éclairs lui barrèrent la route. Et la brebis malade se perdit. Elle traînait la patte et cherchait les traces de ses compagnes. Mais l’eau les avait effacées et elle ne sut retrouver son chemin ni même où elle se trouvait. Elle fit des tours et des tours, marcha ici et là, barbotant sous la pluie. Mais elle s’éloignait de plus en plus des autres. Et il commença à faire noir.

Pendant ce temps, le berger était arrivé au bercail, suivi de son troupeau. Comme d’habitude, il les fit passer par la porte étroite pour les compter une à une…

Le berger – 94… 95… 96… 97… 98… 99… Que s’était-il passé ? Il m’en manque une. Ce n’est pas possible. J’ai sans doute mal compté.

Joachim – Et il recommença…

Le berger – … 95… 96… 97… 98… 99… seulement ! J’ai perdu une brebis ! C’est sûrement la brebis malade, celle à la patte folle… Bon sang ! Où a-t-elle bien pu aller se fourrer la malheureuse ?

Joachim – «Bah ! Ne te tracasse pas pour elle. Elle est malade. Elle ne sait pas marcher. Elle ne sert à rien. Qu’elle dorme à la belle étoile ou que les loups la mangent…» lui dirent les autres bergers. Il faisait nuit noire. La brebis à la patte folle tournait toujours en rond, toute seule, perdue dans la montagne. Elle cria, mais personne ne répondit. Elle cria plus fort, mais elle n’entendit, au loin, que les hurlements des loups affamés. La brebis perdue prit peur. Une peur énorme. Alors, elle se mit à courir n’importe où et tomba dans un ravin… Elle roula sur les pierres tranchantes, fit mille tours dans les épines, glissa jusqu’en bas, jusqu’au fond, dans la boue. Et elle commença à s’enfoncer. Le berger était couché sur sa natte de paille bien chaude. Il essayait de dormir mais n’y parvenait pas. Il pensait à la brebis qu’il avait perdue.

Le pasteur – Oh !… se perdre comme ça dans la nuit, elle qui est si malade ! Pourquoi faut-il qu’elle soit toujours la dernière ? Pourquoi est-elle toujours toute seule, à part ? Tant pis… C’est comme ça. Elle l’a bien cherché. Qu’elle cherche sa route ! Qu’elle se débrouille toute seule ! Je vais dormir.

Joachim – La brebis à la patte folle avait encore un brin de vie. Elle fit un ultime effort pour se sortir du marécage, mais elle ne faisait que s’enfoncer davantage. La boue allait l’avaler peu à peu. Le berger, là-bas dans sa cabane bien chaude, finit par s’endormir. Et pendant qu’il dormait tranquillement, la brebis perdue s’enfonça encore un peu plus dans le ravin obscur. La boue lui couvrit tout le dos laineux, puis la bouche et entra par le museau… Elle ne pouvait plus crier ni remuer. Elle était morte.

Pierre – Et alors, qu’est-ce qu’il s’est passé ?

Jésus – Rien. L’histoire est terminée.

Jean – Comme ça, l’histoire est terminée ?

Jésus – Eh bien oui, c’est terminé.

Pierre – Mais, Jésus, ça ne peut pas se terminer comme ça ? Le berger n’a donc rien fait ? Il l’a laissée mourir ?

Jésus – Eh bien, le berger a fait ce qu’il a pu.

Pierre – Ce qu’il a pu ! Mais pourquoi n’est-il pas allé la chercher, voir au moins, hein ?

Jésus – ça, c’est facile à dire, Pierre, mais sortir comme ça en pleine nuit, alors qu’il pleut à verse.

Jean – Il n’avait qu’à mettre un manteau, bon sang !

Jésus – Et les autres ? Hein, les autres ? Il est resté à surveiller le troupeau.

Pierre – Il est resté comme ça à dormir, sacré fainéant !

Jésus – Il fallait bien qu’il reste à s’occuper des quatre-vingt-dix-neuf brebis.

Jean – Bah ! Celles-là se surveillent toutes seules. Tu disais qu’elles étaient en bonne santé et robustes… Mais l’autre, la pauvre malheureuse…

Jésus – Bon, Jean, ce n’est pas non plus très grave, une de plus ou de moins…

Jean – Non, non, ce n’est pas bien comme ça, Jésus. Cette histoire m’a laissé un goût amer dans la gorge. La fin ne me plaît pas du tout.

Pierre – Moi non plus.

Jésus – Eh bien, je ne vous comprends pas parce que… c’est précisément la fin que vous avez voulue.

Pierre – Nous ? Mais c’est toi qui as raconté cette histoire, caramba !

Jésus – Non, c’est vous. Toi, Jean, et toi, Pierre, et toi, le rouquin. Mais, par bonheur, Dieu lui a trouvé une autre chute. Oui, Dieu raconte l’histoire d’une autre façon. Ecoutez bien. Le berger arriva au bercail et se mit à compter ses brebis…

Le berger – … 95… 96… 97… 98… 99… Mon Dieu, j’en ai perdu une. Je vais aller la chercher moi-même !

Joachim – Mais ses compagnons lui disaient : «Tu ne vas quand même pas sortir comme ça ?… Il pleut à torrent. Il fait nuit. Tu ne la trouveras pas. Cela ne fait qu’une seule après tout. Tu vas laisser les quatre-vingt-dix-neuf autres ?» Mais le berger ne tint pas compte de ce qu’ils disaient. Il prit son bâton, mit son manteau et sortit à toute vitesse, au milieu de l’obscurité, pour chercher la brebis malade qu’il avait perdue…

Le berger – Ma belle ! Ma belle ! Où es-tu ? Ma belle !

Joachim – Il l’appelait par son nom. Il courut partout, il grimpa et descendit la colline, cria jusqu’à en perdre la voix. La pluie n’avait pas d’importance, ni le froid, ni la nuit, ni la fatigue. Seul comptait sa brebis. Elle était en danger. Il fallait qu’il la trouve avant qu’il ne soit trop tard.

Le berger – Ma belle !… Où t’es-tu fourrée ? Ma belle !

Joachim – Après avoir cherché partout, alors qu’il n’avait plus qu’un mince espoir, le berger entendit au loin un bêlement. Oui, c’est elle, je reconnais sa voix… Bien sûr que c’est elle. Il la connaissait bien !

Le berger – Ma belle ! Ma belle !

Joachim – C’était sa brebis ! Elle était encore en vie ! Le berger se mit à courir vers le ravin, descendit jusqu’au fond et la sortit de là où elle était. Elle était sauvée ! Il la chargea alors sur ses épaules, la couvrit de son manteau et se lança à travers la campagne jusqu’au bercail. Quand il arriva, il lui banda ses plaies, et la coucha près de ses sœurs, sur la paille chaude. Le berger était si content qu’il alla réveiller ses voisins.

Le berger – Les amis, je l’ai trouvée, je l’ai trouvée. Elle était perdue, elle était presque morte… Je l’ai trouvée. Réjouissez- vous avec moi, camarades ! Venez, nous allons boire un coup de vin. Je vous invite. Je veux que tout le monde soit dans la joie cette nuit !

Jean- Bon, c’est mieux comme ça, bigre, mais…

Jacques – … Mais, en fin de comptes, Jésus, où veux-tu en venir avec cette histoire, hein ?

Jésus – Je ne sais pas, Jacques, parfois… parfois, je pense que Dieu est plus content de voir quelqu’un qui est perdu comme Matthieu qui revient à lui et qui change de vie, que lorsqu’il voit les quatre-vingt-dix-neuf que nous croyons bons et justes.

Six siècles avant, le prophète Ezéquiel avait écrit dans son livre : «Ainsi parle Dieu : mon troupeau marche tout seul, il n’y a personne pour s’occuper de lui. C’est pour cela que je suis là. Je vais moi-même m’occuper de mon troupeau et je veillerai sur lui. Je le rassemblerai de tous les lieux où il s’est dispersé dans les nuages et la brume. Je chercherai la brebis perdue, je ferai revenir celle qui s’égare, je banderai ses blessures et je soignerai celle qui est malade. Je les conduirai toutes dans la justice.»

Matthieu 18,12-14; Luc 15,3-7.

Commentaires :

1. Dans la parabole du pasteur et de la brebis perdue, Jésus a voulu expliquer comment Dieu est. Il paraît surprenant que Jésus ait comparé les sentiments et l’attitude de Dieu avec ceux d’un berger. Avec les publicains et d’autres métiers méprisables (usuriers, changeurs), les bergers étaient devenus au temps de Jésus des gens de mauvaise réputation, comptés sans hésitations parmi les pécheurs.

2. Le pasteur de l’histoire de Jésus a cent brebis. Pour les habitudes de l’époque, c’était un troupeau de moyenne importance. Chez les bédouins, les troupeaux avaient ordinairement entre 20 et 200 animaux, en comptant les brebis et les chèvres. Un troupeau de cent brebis était confié exclusivement à un berger qui, à cause de sa mauvaise position économique, ne pouvait pas se permettre d’avoir un quelconque salarié pour lui venir en aide. En Palestine, les bergers avaient l’habitude de compter leur troupeau à la tombée de la nuit, avant d’entrer dans le bercail, pour être sûr qu’il n’avait perdu aucun animal.

3. Dans la parabole de la brebis perdue, Jésus a comparé Dieu à un berger. Et en d’autres occasions il s’est comparé lui-même à un bon berger. Ces comparaisons ont plusieurs antécédents dans l’Ancien Testament. Le texte du prophète Ezéchiel (34,1-31) où l’on annonçait les temps messianiques est la source la plus directe où Jésus a trouvé son inspiration pour la comparaison. Et cela a tellement impressionné les disciples que cette image du bon pasteur et de la brebis perdue sur ses épaules a été, avec le poisson et les pains, le symbole le plus fréquent utilisé dans l’art par les premiers chrétiens On trouve l’image du bon pasteur dans les sculptures, les sépulcres, les autels et sur les murs des catacombes romaines où les chrétiens persécutés se réunissaient pour prier et célébrer leur foi.

27 – LA BREBIS PERDUE

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