50 – LA TAVERNE DE BÉTHANIE

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A une courte distance de Jérusalem, de l’autre côté du mont des Oliviers, voilà Béthanie, un petit village blanc, entouré de dattiers. D’où son nom : terre de dattiers. Quand nous, les Galiléens, nous allions à Jérusalem, nous finissions toujours par trouver logis là, dans une des auberges de Béthanie. (2)

Lazare – Marthe, viens voir le pain que tu as mis au four ! Il sent le brûlé ! Et toi, Marie, arrête de parler et prépare six autres nattes ! La, la, la lère… C’est le meilleur moment de l’année, oui monsieur ! Jérusalem est pleine de pèlerins !

Marie – Et moi, j’en ai plein le dos ! Je n’arrête pas de me baisser, de me relever pour préparer ces nattes. Dis-donc, mon frère, c’est complet, non ? Il n’y plus aucune place. Si quelqu’un vient demander un logement, tu dis non, il n’y a pas de place.

Lazare – Mais, ma fille, tu ne sais donc pas ? On ne dit pas non à un Galiléen sans craindre de voir sa langue se dessécher et des vers lui sortir par les oreilles ? Ça porte malheur de dire non à un Galiléen. Il y a ici de la place pour encore une vingtaine, je le sais bien, je connais cette taverne comme ma poche ! Allez, Marthe, aide-moi à préparer cette soupe, les clients nous attendent !

Marthe – J’arrive, j’arrive ! Je n’ai pas trente-six mains !

La Belle Palmeraie, tel était le nom de la taverne de Lazare à Béthanie. (3) Là, des mules, des hommes et des chameaux s’entassaient lors des grandes fêtes de Jérusalem trois fois par an, et, à Pâque tout particulièrement. Quand la taverne était pleine de gens, d’animaux et que l’air s’épaississait de l’odeur de vin, de sueur et de crottins, Lazare se sentait le plus heureux des hommes.

Lazare – Que dites-vous de ma soupe, hein ? Servez-vous, servez-vous encore, j’en ai dans une autre marmite ! Je ne veux pas qu’on souffre de la faim chez moi ! Ici, on dort bien et on mange encore mieux ! Redites-le partout dans le nord!

Lazare était un homme grand, fort, il portait une longue barbe qui prenait fin sur un ventre rebondi. (4) Il était né en Galilée et était parti tout jeune en Judée. Il avait monté une petite affaire. Il vivait seul et, quand on lui posait la question, il répondait qu’il était marié avec sa taverne et se lissait les moustaches de plaisir.

Lazare – Marthe, va préparer quatre têtes d’agneaux ! Ces compatriotes veulent goûter la spécialité de la maison !

Marthe – Je te préviens que ça va traîner un peu. Je ne peux pas être partout à la fois.

Lazare – Ce n’est pas grave, ne te tracasse pas, il n’y a pas le feu…

Marthe – Toi, tu n’es pas pressé mais eux ont peut-être faim… Je n’aime pas faire attendre les gens.

Lazare – Prépare les têtes d’agneaux et tais-toi. Si eux n’en veulent pas, on se les réservera pour nous !

Marthe – Mais tu viens de manger, Lazare ! On dirait un puits sans fond !

Marthe, la sœur aînée de Lazare, était une femme forte, des bras robustes et des jambes agiles. Elle œuvrait dans l’auberge depuis son veuvage, il y a quelques années. Elle travaillait beaucoup. Lazare l’adorait et lui faisait entièrement confiance. Depuis qu’elle s’occupait de l’auberge, les affaires avaient gonflé comme l’écume du vin qui fermente. Marie, l’autre sœur de Lazare, était toute différente.

Marie – Ah ! Lazare, ah !

Lazare – Que se passe-t-il, Marie ?

Marie – Tu ne sais pas ce que m’a raconté Salim, ce chamelier qui vient d’arriver ? Il dit qu’en passant par la Samarie, il a trouvé une douzaine de voleurs. Ils avaient un couteau entre les dents et sortaient d’on ne sait où comme des scorpions !

Lazare – Des bêtises, des bêtises !

Marie – Mais, Lazare, imagine qu’un de ceux-là fasse partie de ceux qui sont arrivés hier ! Il y a un manchot qui ne me plaît pas beaucoup.

Lazare – S’il est manchot, Marie, comment veux-tu qu’il soit voleur ?

Marie – Il a encore une main, Lazare ! Cet homme-là est bizarre, je te le dis. J’ai vérifié dans son sac et, au fond, il y avait quelque chose qui brillait… Il fait peut-être partie de cette bande ? Ce chamelier me racontait que ces voleurs cherchent des bijoux.

Lazare – Bon, si c’est ça qu’ils cherchent, ils risquent de repartir les mains vides. Ici, la seule chose qu’ils vont trouver, ce sont des marmites de soupe et des rats !

Marie – Lazare…

Lazare – Quoi encore, Marie ? Tes histoires de voleurs ne me font pas peur.

Marie – Non, il ne s’agit pas de ça. Ecoute, le chamelier dont je te parlais ferait un bon mari pour Marthe, non ? Il paraît honnête. Il a de grandes mains bien fortes, il saurait la défendre.

Lazare – La défendre de qui ? Marthe sait se défendre toute seule ! Allez, ne cherche pas à m’embrouiller. As-tu préparé les nattes comme je te l’ai dit ?

Marie – Oh ! J’ai oublié ! En parlant du chamelier…

Lazare – Bon sang ! Mais tu oublies tout ! Va vite les préparer, allez, oust !

Marie était l’autre sœur de Lazare. Elle avait de grands yeux qui louchaient un peu, on aurait dit deux oiseaux capricieux qui suivaient tout ce qu’ils voyaient. Elle n’était pas belle mais elle était joyeuse et, quand on discutait un peu avec elle, on ne voyait plus que sa bouche et son large sourire. Son mari l’avait abandonnée quelques mois auparavant. Depuis lors, elle travaillait aussi avec Lazare à la taverne.

Lazare – Marie, va préparer d’autres nattes parce que voilà d’autres Galiléens !

Il était midi passé, nous arrivions à la Belle Palmeraie. A Jérusalem, on nous avait dit qu’on trouverait là de quoi nous loger. Nous arrivions fatigués de la route, couverts de poussière et le ventre vide. En arrivant à la taverne, Lazare vint nous accueillir à la porte.

Lazare – Et, vous êtes combien comme ça ?

Jean – Compte, compte… nous sommes tous là.

Lazare – Six, huit, douze… treize. Treize : On dit que ça porte malheur.

Thomas – C’est-c’est-c’est ce que je disais, moi aussi.

Lazare – Mais, aucun Galiléen ne m’a jamais porté malheur à moi ! Au contraire ! Vous êtes de là-bas, non ?

Pierre – Presque tous. Bon, ce gars-là, au foulard jaune non. Et celui qui a les tâches de rousseur non plus.

Thomas – Moi, je suis de Judée au-au-aussi.

Jésus – Bon, mon brave, y a-t-il de la place pour nous ?

Lazare – Bien sûr, Galiléens, bien sûr qu’il y a de la place ! Quand on peut mettre six brebis, on peut mettre tout le troupeau, n’est-ce pas ? En plus, vous arrivez juste à temps pour vous mettre sous la dent des têtes d’agneaux qui sont en train de cuire. Quoi ? Vous ne sentez pas l’odeur ? C’était pour d’autres clients mais ils n’ont pas eu la patience d’attendre que les cervelles soient bien à point ! C’était écrit dans le livre des cieux qu’elles étaient faites pour vos estomacs.

Allez, entrez !

Quand nous entrâmes dans la taverne de Lazare, Marthe débarrassait les restes du repas servi à plus d’une quarantaine de compatriotes. Dans les coins de la grande cour, quelques-uns buvaient et jouaient aux dés. Les chevreaux mordillaient par terre des morceaux de pain et un chameau promenait doucement sa bosse sous nos yeux.

Lazare – Marthe, prépare une autre marmite de pois chiches ! Apporte du vin aussi ! Il y a de nouveaux clients qui ont faim ! Marie, viens vite ! Asseyez-vous par là, les gars, vous allez pouvoir manger tout de suite. Bon, racontez, quelles sont les nouvelles de Galilée ? Quand est-ce qu’on coupe le cou de cet Hérode ? D’où venez-vous ?

Jean – De Capharnaüm. On s’est retrouvé là-bas et on vient fêter la Pâque.

Pierre – Et toi, dis-nous ce qui se passe à Jérusalem. On a vu plein de soldats.

Lazare – C’est tous les ans la même chose. Mais cette année, ils sont pires que les rats. Ils ont des yeux partout, ils voient tout. Il faut faire très attention !

Marie – Lazare ? Combien viennent d’arriver ?

Lazare – Treize, Marie. Va préparer treize nattes.

Marie – Mais, Lazare, comment va-t-on faire ? Ils vont être les uns sur les autres.

Lazare – Cherche treize trous si c’est possible, Marie. Mais avant, occupe-toi de mes compatriotes, j’ai à faire ailleurs… Et vous, attention à ma sœur, si vous n’y prenez pas garde, elle va vous envelopper dans sa toile et vous ne vous en déferez plus.

Marie – Tu es d’où, toi ? De Galilée, non ?

Jean – Oui. J’habite Capharnaüm.

Marie – Ah ! Capharnaüm ! J’ai connu un certain Pamphile… Il me disait de ces choses ! Il disait que Capharnaüm est une très jolie ville, plus décorée de jardins que Babylone et si grand qu’il fallait bien deux paires de sandales pour la parcourir d’un bout à l’autre. Il me disait aussi que, dans le lac, il y a des poissons grands comme ça, aux quatre couleurs, Dieu soit béni, et des palmiers si hauts qu’ils voilaient le ciel de leur cime… Ah ! Que j’aimerais voyager par là-bas dans le nord et connaître tout ça ! Mais, pensez-donc, messieurs, me voilà là, attachée à cette auberge pour la faire marcher. Ah ! oui, plus tard, vous verrez, je ferai le tour de tout le pays, même à dos de chameau s’il le faut. Ah bon !… de Capharnaüm, du pays de Pamphile… Et toi, tu es de là aussi ?

Pierre – Non, moi, je suis d’un peu plus haut, de Bethsaïde.

Marie – De la grande ou de la petite ? Il est venu par ici un type de Bethsaïde qui était amoureux de moi. Il louchait, un peu comme moi, mais en pire. Nous ne nous comprenions pas. Quand je regardais d’un côté, lui regardait de l’autre… C’était un problème ! Deux bigleux ne peuvent pas se marier, n’est-ce pas ! Et toi, tu es d’où ?

Jésus – De Nazareth.

Marie – De Nazareth ? Oh ! Je n’ai jamais entendu parler de ce village !

Jésus – Moi non plus avant d’y naître.

Marie – Et ça se trouve où ?

Jésus – Loin, très loin. Là où le diable a poussé trois cris et personne ne l’a entendu.

Marie – Ah bon ! c’est marrant !

Jésus – C’est tout petit, vois-tu. Ce n’est pas comme Capharnaüm. Mais les petites choses ont aussi leur importance, ne va pas croire. Ecoute bien : C’est petit comme une souris et ça garde comme un lion. Un, deux, trois, dis-moi ce que c’est !

Marie – Petit comme une souris et… la clé ! J’ai trouvé, j’ai trouvé !

Jésus – Ecoute celle-là alors : Petit comme une noix, elle grimpe et n’a pas de pieds.

Marie – Attends… une noix qui monte… l’escargot ! Une autre, une autre !

Jésus – Celle-là, tu ne vas pas trouver. Ecoute bien : Elle n’a pas d’os, ne s’arrête jamais et est plus effilée que des ciseaux.

Marie – Elle n’a pas d’os… Je ne sais pas…

Jésus – La langue, la tienne, Marie, elle n’arrête pas !

Marie – Ah ! non, ça ne marche pas… non. Tu parles ! Toi, tu t’appelles comment ?

Jésus – Jésus.

Thomas – On l’a-a-appelle le Bru-bru-brunet !

Marie – Tu as un problème de gorge ? Ecoute, si tu veux, je peux te donner une recette : deux mesures d’eau et deux de menthe, attendre trois jours et tu fais des gargarismes avec ça. Ta langue sera déliée, tu parleras sans problème.

Jean – Tu as dû prendre beaucoup de ce breuvage, non ?

Au fond de la taverne, Marthe commençait à s’impatienter…

Marthe – Lazare ! Lazare ! Te rends-tu compte que Marie n’arrête pas de blablater et elle me laisse toute seule faire tout le travail de la cuisine ? Dis-lui de m’aider !

Lazare – Ah ! Ces femmes ! Arrangez-vous comme vous voudrez !

Alors, Marthe s’approcha de là où nous étions assis. Sur sa robe rayée, elle portait un grand tablier taché de graisse qui sentait l’ail et l’oignon.

Marthe – Ecoutez, vous allez me pardonner mais s’il faut préparer à manger pour treize et que ma sœur n’arrête pas de parloter, on n’arrivera à rien. Ne lui dites plus rien, elle va peut-être finir par me donner un coup de main.

Marie – Marthe, écoute ça : «Petit comme une souris, elle garde la maison comme un lion»… Hein ?… La clé !

Marthe – Bon, Marie, bon sang, tu n’arrêteras donc jamais.

Jésus – Mais, Marthe, ne te tracasse pas… Nous avons faim et, quand on a faim, on ne fait pas la fine bouche. Tu peux nous donner n’importe quoi. Ne t’inquiète pas, ça n’en vaut pas la peine. Tu vois, Marie, en voilà une autre : «Petite comme un cornichon, elle crie partout sur le chemin…»

Marie resta encore un moment à discuter. Elle riait avec nous et nous avec elle. La joie était contagieuse et plus nécessaire que le pain ou le sel. De toute façon, quand Marthe nous apporta les têtes d’agneau tant vantées par Lazare, tout fut dévoré en un instant. Je me souviens, il ne restait que les os et encore !

Luc 10,38-42

Commentaires :

Durant les jours de fête, l’arrivée des pèlerins rendait difficile toute recherche d’auberge ou de logement à Jérusalem. Il y avait tant de monde qu’un dicton de l’époque disait qu’un des dix miracles que Dieu réalisait à ce moment-là était de permettre à tout le monde d’entrer dans la ville. Tous ne pouvaient pas loger dans des auberges situées à l’intérieur des remparts et ceux qui ne trouvaient pas de place devaient aller dans les villages voisins. Les pèlerins ne pouvaient se contenter de camper en pleine nature car, vers Pâque, les nuits à Jérusalem, près du désert, sont très froides. Chaque secteur avait ses quartiers réservés dans la capitale, ainsi, les villages environnants avaient aussi leurs pèlerins. On peut supposer que le campement des Galiléens était situé dans la partie occidentale de la ville, vers Béthanie.

Béthanie était un petit village situé à six kilomètres à peine de l’est de Jérusalem, au-delà du mont des Oliviers, sur le chemin qui conduit à Jéricho. Actuellement, ce village s’appelle El-Azariye, en souvenir de Lazare. Dans les sous-sols d’une église dédiée à Marthe, Marie et Lazare, on conserve un grand pressoir à huile et un puits de l’époque de Jésus.

Dans toutes les villes israélites moyennement grandes il y avait des auberges ou des tavernes pour loger les pèlerins qui étaient de passage ou qui venaient en caravanes avec les commerçants. Ces auberges consistaient en une grande cour fermée, avec de petites salles tout autour, où les hommes, les montures et autres animaux trouvaient de quoi s’abriter. Actuellement, dans les pays orientaux, il y a encore des auberges de ce type, qu’on appelle «kans» (cavasars). En Israël, il en reste une très ancienne dans la ville de Saint-Jean-D’acre, port stratégique au temps des Croisades.

Même si les Evangiles nous donnent peu de détails sur Marthe, Marie et Lazare, une tradition chrétienne assez répandue les a présentés comme une famille de classe moyenne ou haute, qui recevait Jésus dans une maison confortable et tranquille. Jésus était comme une sorte de conseiller spirituel quand il était fatigué d’être au milieu de la foule. Cette image n’a aucune base. Les données historiques sur les hôtelleries qui existaient dans la région de Béthanie, proche de Jérusalem, laissent à penser une toute autre version : des gens du peuple, vivant de leur travail, sans aucun raffinement, certainement. Leur amitié avec Jésus devait être le fruit des fréquents contacts avec lui et ses amis lorsqu’ils voyageaient vers la capitale.

50 – LA TAVERNE DE BÉTHANIE

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