89 – LES LEPREUX DE JENIN

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Un lépreux – Seigneur, mon Dieu, regarde-moi, je suis à genoux et le front collé au sol ! Souviens-toi de moi, pauvre et malheureux, qui suis rempli de boutons sur la peau ! Je te demande, je te supplie et j’espère ! Je te demande, je te supplie et j’espère !

Une lépreuse – Mais, que dis-tu, longue langue ? Tu crois que tu vas embobiner Dieu avec tes parlottes ? Seigneur, tu sais parfaitement que je suis dans un état pire que lui ! Ecoute, j’ai plus de plaies sur le corps que de cheveux sur la tête !

Le lépreux – Tais-toi, galeuse, je suis arrivé le premier ! J’ai commencé à prier avant toi !

La lépreuse – Je demande, je supplie et j’espère ! Je demande, je supplie et j’espère !

Le lépreux – Seigneur, pitié, Seigneur, pitié, pitié !

Là dans les grottes de Jenin, près des montagnes de Guelboé, vivaient de nombreux hommes et femmes souffrant de la pire des maladies, la lèpre. On ne permettait pas aux lépreux d’entrer dans un village, ni de frapper à aucun porte, ni de mettre le pied dans une synagogue. Pour cette raison, quand arrivait le jour du sabbat, quelques-uns se réunissaient dans la grande grotte pour prier et demander à recouvrer la santé. Ils criaient et brûlaient des feuilles de menthe pour que leur prière puisse atteindre Dieu par les narines et les oreilles.

Un lépreux – Seigneur, si tu me guéris, je te promets de ne plus jamais me couper les cheveux ni goûter une seule goutte de vin tout le reste de ma vie !

Une lépreuse – J’irai pieds nus au sanctuaire de Silo, tous les mois !

Un lépreux – Je consacrerai ma vie à ton service ! Si tu me guéris, Seigneur, j’irai au monastère de la Mer Morte étudier jour et nuit les écritures saintes !

Pendant que les autres priaient, Demetrio, le Samaritain, entra dans la grotte. Lui aussi souffrait de cette maladie.

Demetrio – Si un jour tu guéris, fripouille, trouve un frère jumeau pour accomplir ta promesse ! Allez, les gars, laissez tomber vos prières et écoutez-moi ! Au ciel, ils doivent avoir les oreilles cassées de tant de chansons, enfin, c’est mon avis. Allez, arrêtez de fatiguer Dieu un peu et écoutez cela. Savez-vous ce que je viens d’apprendre ?

Un lépreux – Si tu ne nous dis pas, comment allons-nous le savoir ?

Demetrio – Si cette folle n’arrête pas de parler, comment vais-je vous le dire ? Ecoutez-moi : Avez-vous entendu parler d’un certain Jésus de Nazareth ?

Une lépreuse – Qui est ce type ?

Demetrio – Un prophète ! Un envoyé de Dieu ! On dit que les anges montent et descendent au-dessus de sa tête !

Un lépreux – Je me moque bien des prophètes et encore plus s’ils viennent de Galilée !

Une lépreuse – Moi aussi, je m’en moque, comme Tolonio. Je ne vais pas bouger le moindre petit doigt pour lui.

Demetrio – Ce qu’il faut bouger, ce sont les pieds. J’ai appris que lui et ses amis viennent par le chemin vers Capharnaüm. Ils doivent passer par Jenin.

Un lépreux – Eh bien, qu’ils passent par où ils voudront. Nous, qu’est-ce que ça peut nous faire, Demetrio ?

Demetrio – On dit qu’il a guéri beaucoup de malades. Il les touche et… hop !… les voilà guéris.

Un lépreux – Eh bien, moi… hop !… je ne bouge pas d’ici.

Une lépreuse – Moi non plus. Ecoute, Demetrio, je sais bien comment ça se passe. Tu sors de la grotte, tu fais quatre milles, tu supportes la chaleur, la fatigue, les ampoules… et, en fin de compte, pour quoi faire ?

Demetrio – Comment ça pour quoi faire ? Pour voir le prophète, pour lui parler ! Il peut nous aider peut-être.

Une lépreuse – Il peut peut-être nous aider ! Ah ! On voit bien que tu es Samaritain, c’est pour ça que tu dis un tas de bêtises, tu n’as donc pas compris que notre unique médecine c’est de supporter. Nous sommes bien perdus.

Demetrio – Eh bien, si nous sommes déjà perdus… on ne perd rien à essayer ! Allez, bande d’oiseaux de mauvais augure, arrêtez de vous lamenter et partons à la rencontre de ce prophète !

Un lépreux – Non, Demetrio, non.

Demetrio – Non quoi ?

Un lépreux – Le prophète ne va pas passer par la route de Jenin.

Demetrio – Tu parles ! Comment le sais-tu ?

Le lépreux – Parce que. Parce que celui qui est né pour être le bouc émissaire, ça lui retombe toujours dessus. Je suis sûr qu’ils vont prendre la route de Dotan. Alors on va aller, on va revenir et on aura perdu notre temps.

Une lépreuse – Je pense comme Tolonio. Ils vont passer par Dotan.

Demetrio – Eh bien moi je pense qu’avec une armée comme vous, même Nabuchodonosor serait tombé de son cheval ! C’est bon. Restez ici à brûler votre menthe. Moi, je pars tout de suite, et je monte la garde sur le chemin de Jenin. Mais, ne venez pas me dire après que je ne vous aurai pas prévenus !

Tous – Ne t’en va pas, Demetrio, attends-nous… attends…

A contre cœur et en grognant contre Demetrio, le Samaritain, les autres lépreux jetèrent sur eux les chiffons noirs et sales qui les couvraient, accrochèrent la cloche réglementaire pour que personne ne s’approche d’eux et, après avoir marché quatre milles, se postèrent sur le chemin qui vient de Jérusalem, à l’entrée de Jenin.

Un lépreux – On a bien eu tort de t’écouter, Demetrio ! Tu te rends compte de tout le temps que nous sommes en train d’attendre… et tout ça pour quoi ?

Une lépreuse – Tout ça pour qu’ils partent vers Dotan, voilà tout.

Un lépreux – Je parie neuf contre un que ni aujourd’hui ni jamais nous ne verrons la barbe de ce prophète marcheur !

Demetrio – Eh bien, tu peux déjà payer, camarade, parce que… je jurerais que ce sont eux qui viennent là-bas au détour du chemin ! Vous ne les voyez pas là-bas ? Oui, ce sont eux, j’en suis sûr !

Un lépreux – «C’est sûr», c’est ce que disait mon grand-père et il est mort maintenant.

Demetrio – Mais, vous ne les voyez pas ? Ce sont eux ! Voilà que vient le prophète de Galilée !

Un lépreux – Oui, Demetrio, c’est bien cela, ce sont eux… et alors ?

Demetrio – Comment ça, et alors ? Maintenant, nous allons dire au prophète ce qui nous arrive, on va bien voir s’il nous aide.

Un lépreux – Et tu crois, toi, que le prophète va perdre son temps avec nous ? Allons, Demetrio, ne monte pas si haut, car la chute ensuite sera terrible. Le prophète va passer au loin sans même regarder ni à droite ni à gauche.

Une lépreuse – Je pense comme Tolonio. Celui qui naît bouc émissaire…

Demetrio – Oui, je sais… du ciel, ça lui retombe dessus. Mais moi ce qui m’intéresse c’est ce Galiléen. Hé ! Jésus, aide-nous, fais quelque chose pour nous ! Hé ! Jésus, viens ici un instant !

Demetrio, le Samaritain, nous faisait signe avec ses deux bras, il criait et sautait pour qu’on le voie bien. Derrière lui, nous regardant avec méfiance, les autres lépreux attendaient.

Demetrio – Ils nous ont vus ! Ils viennent par ici ! Eh ! Jésus, prophète ! Mais, vous, qu’est-ce qui vous arrive ? Vous allez rester là les bras croisés ? Allons, voyons, débrouillez-vous, faites quelque chose !

Une lépreuse – Et que veux-tu que nous fassions, Demetrio ? Voyons, dis-moi, que peut nous donner le prophète, hein ? Comment va-t-il nous aider ? Ne te fais pas d’illusions comme ça tu ne seras pas déçu.

Un lépreux – Je crois ça aussi. Je reste convaincu, Demetrio que celui qui est né bouc émissaire…

Demetrio – Oui, oui, je sais ! Et toi, le ciel va te tomber dessus ! Allez tous au diable ! Même le saint Job ne vous supporterait pas !

Jésus, Pierre et moi, nous marchions devant les autres et, quand nous vîmes ce groupe de lépreux, nous nous arrêtâmes à environ un jet de pierre.

Jésus – Hé ! Les amis, qui êtes-vous ? D’où venez-vous ?

Une lépreuse – Là, tu vas voir, il va nous demander de faire des gargarismes…

Demetrio – Des grottes de Jenin ! Nous sommes lépreux ! Peux-tu faire quelque chose pour nous ?

Jésus – Eh bien, à dire vrai… Nous n’avons rien apporté. Ni nourriture ni argent !

Un lépreux – Je te l’avais dit. Temps perdu et ampoules aux pieds.

Jésus – Mais, allez voir les prêtres et présentez-vous devant eux ! Qui sait, vous aurez peut-être de la chance ! Adieu !

Un lépreux – Qui sait, qui sait… Ce prophète ne sait rien et il renvoie la balle aux prêtres !

Une lépreuse – Allez voir les prêtres et présentez-vous devant eux… Tu parles !

Un lépreux – Bon, un homme averti en vaut deux. J’ai apporté des dattes pour le chemin de retour. Allez, adieu !

Demetrio – Mais, venez là, bande d’idiots, si le prophète nous avait demandé d’aller pieds-nus au sanctuaire de Silo ou de monter au monastère de la Mer Morte, nous l’aurions fait, non ?

Un lépreux – C’est vrai que dans ce cas…

Demetrio – Eh bien, il nous a dit quelque chose de plus facile, d’aller nous présenter aux prêtres de Jenin. Allons-y, on va bien voir.

Un lépreux – On va bien voir ! Je suis fatigué de voir surtout quand il ne se passe rien ! Je demande, je supplie et j’espère… et il ne se passe rien !

Demetrio – Si le prophète a dit ça, il doit bien y avoir une raison !

Une lépreuse – Bien sûr qu’il y a une raison ! Il se moque de nous ! Tu n’as pas vu la tête qu’il faisait ? Moi, je ne vais nulle part.

Un lépreux – Moi non plus.

Une lépreuse – Moi non plus.

Un lépreux – Mais, Demetrio, tu crois qu’avec cette plaie que j’ai à la jambe, je peux me présenter pour que le prêtre m’examine ?

Quand Tolonio, un des lépreux, releva les chiffons qui lui couvraient les jambes, tous les autres en restèrent bouche-bée.

Un lépreux – Regarde… Regarde… J’ai la peau rose comme le derrière d’un gamin !

Une lépreuse – Ce n’est pas possible… Fais voir…

Un lépreux – Toi aussi Martine ! Et toi Godolias !

Une lépreuse – Et moi ! Toi aussi, Demetrio !

Les lépreux de Jenin pleuraient et criaient de joie quand ils se rendirent compte que leurs plaies et les taches sur la peau avaient disparu sans laisser de trace.

Un lépreux – Par toutes les choses bénies qui tombent du ciel, ce qui s’est passé là est quelque chose de grand !

Une lépreuse – Du jamais vu ! Un miracle en grappes !

Demetrio – Ne vous l’avais-je pas dit, bande de rabat-joie ? Le prophète de Galilée nous a guéris sans même poser un doigt sur nous ! Debout, compagnons, allons vite, ne perdons pas de temps, vite !

Un lépreux – Aller où, Demetrio ? Où veux-tu nous conduire maintenant ?

Demetrio – Où est le prophète ! Qu’il soit encore à Jenin ou qu’il soit déjà rendu à Capharnaüm, nous allons le chercher là- bas, ce n’est pas grave !

Une lépreuse – Mais, Demetro, tu es devenu fou ou quoi ? Le chercher, pour quoi faire ?

Demetrio – Comment ça pour quoi faire ? Pour le remercier, bon Dieu !

Un lépreux – Laisse tomber, Demetrio, on ne va pas le trouver.

Une lépreuse – Bien sûr que non. Tu ne vois pas que c’est un prophète ?

Demetrio – Et alors, qu’est-ce que ça vient faire ?

Un lépreux – Les prophètes, ça vole. Rappelle-toi Elie. Il s’est envolé dans les airs, monté sur un char. On ne va pas le retrouver.

Une lépreuse – Je pense la même chose. Il a disparu.

Un lépreux – Bon, continuez à discuter… mais celui-ci s’en va tout de suite à la taverne de Bartolin, ça fait trois ans qu’il ne s’est pas envoyé un coup dans le gosier !

Un lépreux – Je pense comme Tolonio ! Aujourd’hui, je me réveille dans un baril de vin !

Une lépreuse – Eh bien moi, je vais aller saluer ma famille qui vit à Betulia !

Un lépreux – Et moi, on me trouvera chez Marthe et Philomène, une mauvaise et une bonne ! Ah ! Ah !

Demetrio n’insista pas et se mit à courir par le chemin…

Demetrio – Et vous, vous n’auriez pas vu par là un brunet barbu, un certain Jésus, de Nazareth ?

Un habitant – Non, mon ami, nous ne l’avons pas vu. Ecoute, mais, tu n’es pas le lépreux Demetrio qui… attends…

Il se mit à monter, à descendre, toujours en courant comme s’il avait des ailes.

Demetrio – Ecoutez, madame, vous n’avez pas vu passer un groupe de Galiléens, Parmi eux il y en a un qu’on appelle Jésus, le prophète.

Une vieille – Ah ! Non, mon gars, je n’ai vu personne… Moi aussi je cours après un petit fils à moi, je l’ai perdu…

A hauteur de Jarod, après avoir demandé un peu partout, Demetrio nous retrouva enfin.

Demetrio – Merci, Jésus, merci !

Jésus – Bien. Mais les autres qui étaient avec toi ?

Demetrio – Bon, eux… eux ne se souviennent de Dieu que lorsqu’il y a de l’orage, tu sais ?

Demetrio, le Samaritain, resta un moment avec nous dans l’auberge de Jarod. Tous, nous trinquâmes à sa santé, et à la santé de ses neuf compagnons qui n’étaient pas revenus, et à la santé de Dieu qui fait pleuvoir sur les bons et sur les méchants, qui fait lever son soleil sur les gens reconnaissants et sur les ingrats.

Luc 17,11-19

Commentaires :

1. Dotan y Jenin sont deux petites villes séparées par environ huit kilomètres, situées sur la route qui va de Judée en Galilée, en passant par les terres de Samarie.

2. Le mot original hébreu par lequel on appelait la maladie de la lèpre est «saraat», dérivée de l’expression «être puni par Dieu». Dans tous les cas, la lèpre était considérée comme un terrible châtiment divin. L’impureté religieuse que contractait le malade, le rendait exclu pour tout le reste de la communauté. Les lépreux devaient vivre dans lieux à part, ils n’avaient strictement pas le droit d’entrer dans les villes et quand ils allaient par les chemins, ils devaient prévenir de leur arrivée pour que personne ne s’approche d’eux. Comme la maladie était tenue pour incurable, leur seul espoir qui restait à ces malades était le miracle. Si la guérison se produisait, un prêtre devait le vérifier et certifier par sa parole que c’était vrai (Lévitique 14, 1-32).

89 – LES LEPREUX DE JENIN

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